Ecrit le 18/02/2018

Il y a quelques jours, je me suis décidée à télécharger WhatsApp.

C'est une application proposée sur tous les smartphones et qui permet de s'envoyer des messages facilement, et surtout groupés. On peut y partager son humeur, des photos, c'est un peu plus simple et convivial qu'un sms qui peine à s'afficher lorsque la 4G est inexistante ou un I-Message qui ne fonctionne pas lorsque l'on envoie de son Iphone vers un téléphone utilisant Androïd.

En bonne application qui s'immisce immédiatement dans votre smartphone ( et par extension dans votre vie privée ! ), WhatsApp demande d'accéder à mes contacts, ce qui lui permet de se connecter avec celles et ceux qui utilisent également l'appli.

Mes contacts apparaissent assez rapidement, avec des photos de profil, et des petites phrases faisant office de statut « A la salle de sport », « de retour de vacances », ou encore « occupée ». Une sorte de mini Facebook où l'on peut se connecter encore plus vite et surtout espionner sans scrupule : l'interface affiche une notification de lecture et l'heure précise de la dernière connexion. Impossible de faire comme si de rien n'était. L'application vous condamne à la transparence la plus totale et la plus minutée.

Je fouille scrupuleusement chacun des contacts extirpés de mon répertoire et je souris en découvrant des visages amis, affichés sous leur meilleur jour ou bien une petite icône amusante, une phrase, une citation. Les réseaux sociaux nous invitent à distiller un peu de notre être. Parler de nous, s'afficher, tenter de se démarquer, susciter une petite envie chez l'autre, ou une pensée positive. Une volonté d'exister par dessus tout, de briller, de ne pas être oublié.

Un visage inconnu s'affiche. Je regarde l'intitulé du contact et je me rends compte que le numéro ne correspond pas vraiment à la bonne personne. Et il me faut quelques secondes supplémentaires pour finalement comprendre que ce numéro appartenait à un ami aujourd'hui décédé depuis 5 ans et que j'ai toujours gardé dans mon répertoire.

Forcément, son numéro avait été réattribué . C'était désormais un illustre inconnu qui était à mille lieu de se douter que son visage venait de s'afficher dans mon répertoire WhatsApp.

Si l'on me demandait aujourd'hui de supprimer ce contact, même en sachant le numéro réattribué, je serai bien incapable de le faire.

L'effacer de mon téléphone, ce serait comme le repousser de ma mémoire, l'évincer, le mettre de côté.

Après sa mort, j'en avais discuté avec une amie commune qui n'avait pas non plus souhaité effacer son numéro. Les affres de la technologie s'en étaient chargés à sa place puisque tous ses contacts avaient été supprimés lors d'une mise à jour ou d'un changement de carte sim. Bien sûr, ressaisir son numéro aurait été complètement absurde. Elle ne l'a pas fait. Elle considérait que cela n'était plus pareil.

En observant la totalité de mon répertoire, je me rendais compte que deux de mes contacts n'étaient plus de ce monde aujourd'hui. Deux amis que je n'avais donc pas supprimé de la liste. J'avais même poussé le vice jusqu'à garder les sms de l'un d'entre eux. Des messages qui aujourd'hui me fendent encore le cœur à chaque fois que je les consulte mais que je ne peux me résoudre à supprimer. Il en est de même pour nos conversations via la messagerie de Facebook.

Leur présence virtuelle est quelquefois rassurante. Elle offre une sensation un peu fantastique, comme si leur esprit s'était dématérialisé, qu'ils continuaient à être joignables sans que je tente une seule seconde de les joindre. Pas de preuve qu'ils ne répondraient pas au téléphone, le flou et le doute persistent, je les garde près de moi en espérant secrètement recevoir un jour un sms, me disant que tout va bien, qu'ils sont heureux, qu'ils me regardent m'agiter ici bas, et que l'on se retrouvera en temps voulu un de ces quatre pour continuer notre belle amitié.

Le deuil des vivants

Lorsque l'on parle du deuil, on l'associe immédiatement à la mort physique. Pourtant, il nous est possible d'être privés de la présence d'un être cher alors que celui-ci est toujours vivant.

Un processus de deuil peut bel et bien démarrer alors que la mort n'a pas encore frappé.

Une maladie s'est invitée dans une vie tranquille. Qu'il s'agisse d'une famille heureuse et pleine de projets, ou d' une retraite méritée, des mois passent, et là où l'on espérait un peu de quiétude, c'est finalement la fatalité qui s'abat, assassinant méticuleusement les espoirs de voir une situation s'améliorer. Dans quelques années, mois ou semaines, ces numéros de téléphones viendront agrandir la liste des gentils fantômes de l'IOS.

Des rencontres qui s'espacent, des coups de fils qui se transforment en messages via Facebook ou en sms, car la fatigue est de plus en plus pesante et la maladie gagne du terrain. Et puis un jour, plus rien. On s'imagine qu'il n'y aura plus de sms, ni de messages dans la petite lucarne du réseau social. Des nouvelles glanées ça et là auprès de la famille. Et au final l'attente, l'appel annonciateur de l'ultime nouvelle. C'est terminé. Entre le moment ou l'on sait qu'une personne est condamnée et celui où le couperet tombe, il y a des parenthèses impénétrables, du temps suspendu que l'on voudrait par dessus tout occuper judicieusement, mais qui nous habitue, nous enveloppe dans une tristesse nécessaire, comme pour nous préparer à l'irréversible. Il va être désormais absent.

Certains professionnels de la santé mentale assimilent la violence d'une rupture amoureuse (ou amicale) à celle éprouvée après la perte d'un proche. Une violence qui pourrait sembler complètement absurde car personne n'est mort ! Pourtant, si les protagonistes sont toujours vivants, leurs connexions elles, sont bel et bien mortes. Il faut apprendre à vivre en se disant que l'autre n'est plus là sans être mort !

Le téléphone ne sonne plus, les sms deviennent inexistants, une chape de plomb vient s'abattre sur le quotidien. Il est interdit de se rencontrer, de téléphoner. Le numéro est là, sous nos yeux, mais il n'est plus possible de s'en servir. Il est utilisé désormais par une ou un autre, temporairement ou définitivement. Une chose est certaine, c'est que la porte est fermée, à double tour, volontairement ou non.

Il faut là encore se résoudre à la mort. Une rupture, c'est la mort d'un amour, la mort d'une amitié. Accepter l'inacceptable et se raisonner pour ne pas finir en psychiatrie. Se dire que l'on doit se maintenir coûte que coûte éloigné de l'autre pour notre bien et peut être pour le sien, ne plus interagir dans son quotidien. Accepter l'absence et la distance. Accepter que l'autre s'épanouisse loin, sans nous, avec un autre, avec une autre, accepter de commencer une nouvelle histoire, une nouvelle configuration, refermer un chapitre du livre de notre vie.

Jean d'Ormesson disait ; « Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c'est la présence des absents dans la mémoire des vivants »

Notre mémoire est tout ce qu'il nous reste pour continuer d'honorer celles et ceux que nous avons aimé.