Ecrit le 19/06/2018

Elise a 45 ans.

Cadre supérieure dans une entreprise publique de la Capitale, elle est maman de 3 enfants. En garde partagée, les deux aînés sont issus d'une première union soldée par un divorce sans encombre. Le résultat de 18 années de mariage sans reliefs, un ronronnement, un amour qui s'est construit au crépuscule de l'adolescence, lorsque l'on se rencontre jeune, le temps finit quelquefois par transformer l'amour en amitié.

Le petit dernier lui est le fruit de son second mariage. Un mariage éclair.

Eclair car Elise ne vit plus avec le papa.

Il y a 5 ans, elle avait encore des étoiles plein les yeux. Une rencontre inespérée, Il semblait tout avoir : beau, brillant, avenant, gentleman et amoureux. Des projets plein la tête, une famille recomposée, tout ce petit monde vivait au rythme des gardes partagées, des voyages, des projets, une maison en construction, des beaux volumes, des beaux meubles, une belle vie, promise à un bel avenir.

Une belle vie et ... des humeurs.

Car les humeurs de Monsieur, elles arrivent très vite.

Pas franchement identifiées au départ, Elise prit cela pour de la tristesse, de la fatigue, de l'angoisse générée par le souvenir d'une précédente relation qu'il décrivait alors comme abominable. C'était un homme malheureux, brisé, il avait souffert, beaucoup, il avait besoin d'elle, beaucoup ! Elle était son idéal, sa chance inespérée, l'amour de sa vie, il ferait tout pour elle, il le lui avait promis car avec elle cela ne serait pas comme avec « l'autre » cette méchante et cette voleuse. Celle d'avant avait ruiné sa vie et celle de ses enfants, lui répétait-il, des trémolos dans la voix.

Elise décide alors de le croire.

Les mois passent et les humeurs progressent pour finalement devenir très préoccupantes. Le caractère de Monsieur évolue au gré d'une météo de Mars ! Un jour heureux, le lendemain en pleurs, menaçant, avilissant, envers elle comme envers tous les enfants du couple (les siens y compris !) Il ne se passe pas une semaine sans que ses propres enfants subissent des propos dévalorisants ou un flot de boue verbale et de rancoeur envers leur mère. Détruire semble être son leitmotiv ; détruire tout ce qui ne lui convient pas.

Chaque journée est soumise à un ascenseur émotionnel et Elise commence à se demander ce qu'il se passe réellement dans le cerveau de son époux. Menaces, chantage, tocs, pleurs, rires et sarcasmes, lettres d'amour ou d'insulte, manipulation des proches, de la famille, intimidation, culpabilité, déclaration d'amour et envolées lyriques, tout y passe avec une régularité crasse. Elise commence à fatiguer, comment faire ?

Lorsqu'elle évoque la situation autour d'elle et le simple fait qu'elle n'en peut plus, ses amis l'alertent sur un point sensible : cet homme qui partage sa vie ne semble pas avoir un comportement très normal. Pervers narcissique, bipolaire, borderline, harceleur ? Aujourd'hui, à travers des ouvrages et des documentaires, la vulgarisation de ces psychopathologies nous alerte rapidement sur des comportements psychiques défaillants et même si nous ne sommes pas des professionnels de la santé mentale, il est quelquefois simple pour une personne extérieure de déceler au sein d'un couple un dysfonctionnement, une attitude qui aurait tendance à nuire et qui serait signe d'un souci psychologique.

Au terme de 4 années de mariage entrecoupées de séparations, claquements de portes, menaces de suicide ou fuite, un bébé imprévu s'invite dans ce couple en grande difficulté. Elise ne sait plus quoi faire. Un enfant c'est supposé être le fruit de l'amour et non pas de la folie. Au milieu de tout ça, il y a l'amour qu'elle lui porte et ce désir toujours vivace de l'aider à aller mieux, de ne pas baisser les bras. Si elle l'a choisi pour époux c'est bien pour le meilleur et pour le pire non ?

L'ennui c'est que depuis quelques temps, le meilleur ne semble pas très présent et le pire occupe une grande partie de ses journées. Le bébé arrive finalement dans un contexte plus que sensible et Monsieur finit par effectuer un séjour en psychiatrie « pour se reposer ». Il en revient quelques semaines plus tard, plein d'espoir et de bonne volonté, conscient de ses propres démons mais visiblement incapable de les surmonter. Tout se remet rapidement en place comme avant, peut être même pire qu'avant.Rien n'a réellement progressé dans son attitude.

La vie d'Elise est devenue un véritable enfer. Une théâtralisation permanente des événements, une surveillance accrue de ses faits et gestes, elle doit faire attention à chacun des mots qu'elle prononce lorsqu'elle discute devant lui avec une amie, que ce soit en personne ou par téléphone. Il va jusqu'à contacter ses ami(e)s pour raconter leur vie de couple, du détail le plus intime à la victimisation permanente : « elle ne m'aime plus, je fais tout pour elle, je donnerai ma vie pour elle, regarde tout ce que j'ai déjà entrepris, un homme amoureux ne construit pas une maison, n'achète pas les plus beaux meubles».

Des kilomètres de messages complètement surréalistes inondent les boîtes mails de ses proches qui finissent par s'inquiéter sérieusement pour elle et prendre un peu les choses en mains. « Non Elise ce n'est plus possible que tu reste vivres avec cet homme ! Il faut commencer par envisager la vie autrement, sans lui. Il y a là un véritable problème de santé mentale. On ne peut pas être bien dans sa tête en ayant cette attitude. Il doit se faire soigner et tu es arrivée au bout de tes compétences d'épouse, tu dois passer le relais à des institutions compétentes ».

Elise n'en peut plus. Elle ne voit aucune issue, aucune perspective d'amélioration de ce quotidien infernal. Elle commence à envisager la séparation.

Les mots sont prononcés et cela ne plaît pas à Monsieur. Les jours passent et deviennent de plus en plus éprouvants, jusqu'au jour où elle en arrive à craindre pour sa sécurité et celle de ses enfants. Après une ultime confrontation, une crise violente de Monsieur et l'intervention des forces de l'ordre, elle décide de partir. Elle se rend compte que cette vie à deux, dans cette configuration là, est impossible. Son bébé n'a pas encore un an, elle doit avant tout le protéger et protéger ses deux autres enfants, à n'importe quel prix.

Commence alors une bataille juridique infernale, tous les coups sont permis pour Monsieur qui malgré une mesure de protection rapidement prononcée par le tribunal à son encontre, ne l'entend pas de cette oreille. Il use et abuse de divers moyens d'intimidation. Calomnies, rumeurs, mise en péril des intérêts de la famille. Il agit sans aucune vergogne ni remord, estimant qu'il a tous les droits, dont celui de ne pas assumer financièrement son fils ou de cesser de rembourser sa part d'un crédit immobilier, celui de négocier avec un agent immobilier et des acheteurs véreux pour récupérer sa part du gâteau, celui de tout tenter pour lui faire perdre ses biens propres investis dans la construction de la maison, autant récupérer ce qu'il peut récupérer, après tout c'est elle qui a voulu partir, il va le lui faire payer au sens propre et figuré.

Les mois passent et les forces d'Elise s'amenuisent au beau milieu de cette guerre usante et interminable. Malgré leur lenteur, les procédures juridiques œuvrent finalement dans son sens, mais le temps, l'angoisse, le stress ont déjà commencé à attaquer la moindre parcelle de son énergie vitale ! Le cancer est là. Il se déclare, comme une nouvelle bataille à livrer, sans se soucier des autres, celle d'avoir à se reconstruire après l'échec d'une relation, celle d'avoir à affronter un homme violent, imprévisible, menaçant, prêt à tout pour se venger. Celle de montrer à la société combien il est difficile de supporter au quotidien une personne pas assez « folle » pour être considérée comme dangereuse mais suffisamment perverse pour détruire minutieusement une vie : harceler, tout simplement.

La violence conjugale s'exerce dans le cadre du couple mais également lorsque ce couple est séparé ou divorcé.

Aujourd'hui, une femme meurt tous les trois jours sous les coups d'un conjoint, d'un petit ami, d'un ex-mari.

La violence conjugale se voit bien souvent avec un œil au beurre noir, un bras cassé ou des ecchymoses sur tout le corps. Elle se mesure d'un point de vue légal et se photographie lorsque la victime se décide enfin à ouvrir les yeux et porter plainte contre celui qui partage sa vie.

L'histoire d'Elise, ce n'est pas une simple fiction, c'est celle de milliers de femmes en France qui subissent ce genre de situation au quotidien. Elise fait partie de ces femmes victimes dune autre forme de violences conjugales : celles invisibles à l'oeil nu : une véritable violence psychologique, un harcèlement moral sans fin.

Combien de femmes meurent à petit feu, prises dans un étau, engoncées dans une bataille juridique interminable. Combien d'entre elles subissent au quotidien les caprices, les lubies, les idées fixes, les perversions, (et la liste est bien longue) d'un ex-conjoint manipulateur, harceleur, obsédé par une seule idée : nuire.

Combien baissent les bras, et finissent au mieux détruites physiquement et psychiquement, au pire suicidées.

Le rôle de la société

Cette violence psychologique (rencontrée très souvent par les femmes dans le cas d'un couple) est la plupart du temps invisible car soumise à une société qui refuse de la considérer dans sa globalité. Une société toute entière qui n'écoute pas la femme, LES femmes.

Demander de l'aide, c'est d'abord envisager de porter plainte. C'est rentrer avec son courage en bandoulière dans un lieu représentant la loi française et appeler à l'aide :

« Aidez-moi, je n'en peux plus de mon ex-mari. Il me harcèle, je sens ma santé qui décline, je sens que je vais mal, pire encore, je suis angoissée à l'idée même de le croiser, spécifiquement chaque fois que celui-ci vient me ramener notre fils à la fin de son week-end. Je suis face à ses variations d'humeur et ses sarcasmes permanents. Je reçois des messages par mail, par sms, il me répète sans cesse la même chose, je dois faire preuve d'un self-control sans faille pour ne pas m'engouffrer dans ses provocations, dans ses calomnies, dans son entreprise massive de destruction de mon psychisme. Je suis à bout de nerfs ».

Un service public supposé accueillir et protéger mais qui au final n'entend rien (ou peut-être refuse d'entendre ? Par paresse ? Par incompétence ? Par épuisement ? ). Quand Elise réussit finalement à exposer sa situation, la personne en face discrédite, prend à la légère, dédramatise, vulgarise :

« Allons allons Madame,

il était mal luné,

il était de mauvaise humeur,

ce sont des chamailleries,

vous n'avez pas 15 ans,

n'écoutez pas tout ce qu'il vous dit,

vous prenez les choses trop au sérieux,

demain vous n'y penserez plus,

il va revenir à de meilleurs sentiments …

C'est pas assez grave pour que je puisse enregistrer une plainte, ne vous noyez pas dans un verre d'eau, il y a des choses plus grave dans la vie, pensez plutôt à vos enfants, c'est le père de votre fils, il ne va pas vous faire du mal » …

Autant de phrases trop souvent prononcées par quelques messieurs de la police nationale, de la gendarmerie ou des services sociaux face à une femme désireuse d'exprimer un cas de harcèlement ou de maltraitance psychologique d'un conjoint, ou d'un ex-conjoint.

Que répondre à cela ?

La bienséance, le bon sens voudraient que face à une femme en détresse qui vient exposer à plusieurs reprises ses doutes et ses craintes (le harcèlement s'inscrit dans la répétition, une répétition qui mène bien souvent à des situation tragiques), le brigadier, l'OPJ, l'assistante sociale ou n'importe quelle personne représentant l'Etat et chargée d'accueillir une femme en souffrance, puisse la rassurer.

Entendre la souffrance, entendre les peurs, les angoisses, entendre les craintes pour l'enfant du couple et la fratrie toute entière, entendre pour faire face à l'avenir, pour ménager la santé.

Attention, il ne s'agit pas de se substituer à un professionnel de la santé mentale. Non. Il s'agit simplement d'entendre sans jugement, d'identifier et de comprendre la situation de souffrance, de ne pas la nier, la sous-évaluer, la dévaloriser, la dégrader.

Il s'agit de faire la part des choses. « Il y a une personne ici présente en face de moi qui vient se plaindre des agissements toxiques de son ex-conjoint. Cela fait plusieurs fois qu'elle revient en parler devant la police, il serait peut être temps de s'en préoccuper pour de bon ! »

Entendre et informer des droits, des recours possibles, des associations qui peuvent aider, de la suite qui pourra être donnée à la plainte.

Entendre, c'est déjà énorme. C'est faire sentir à la personne qu'elle n'est pas seule. Que la société est derrière elle. Que l'on ne peut pas tout se permettre, tout le temps et qu'il y a des lois. Des lois bien définies par notre belle langue française qui se veut souvent extrêmement explicite :

Article 222-16 du code pénal

Les appels téléphoniques malveillants réitérés, les envois réitérés de messages malveillants émis par la voie des communications électroniques ou les agressions sonores en vue de troubler la tranquillité d'autrui sont punis d'un an d'emprisonnement et de 15000 euros d'amende.

Article 222-33-2-2 du code pénal

Le fait de harceler une personne par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de vie se traduisant par une altération de sa santé physique ou mentale est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 € d'amende.

Deux articles de loi très clairs et qui semblent pourtant tombés aux oubliettes.

Des femmes dans la même situation qu'Elise, il y en a des milliers en France, des millions dans le monde. Elles gèrent leur vie tant bien que mal, essayant de faire au mieux pour leurs enfants, souhaitant par dessus tout un moment de répit, semaines après semaines face à l'angoisse du mail, du message hargneux, du retour de week -end où le dénigrement est affiché publiquement, devant l'enfant mais forcément sans témoins. Une entreprise de démolition psychique bien rodée, une répétition pour arriver à ses fins.

Combien d'entre elles arrivent à encaisser ? Combien finissent par se faire dévorer de l'intérieur en baissant la garde ? La maladie s'invite sans demander son reste ! Combien finissent par céder pour au final vivre un véritable enfer. Ce qui intéresse ce genre de personnalité, ce n'est pas de gagner mais de jouer. Comme un chat qui torturerait une souris encore un peu gigotante, sans la manger. Elle n'aurait plus aucun intérêt une fois immobile. Le harceleur cherche le contact, la confrontation.

Des femmes soumises au harcèlement d'un homme, vous en connaissez certainement autour de vous. Probablement bien plus proches que vous n'auriez pu l'imaginer.

La victime de harcèlement n'étale pas sa souffrance au grand jour. Elle a honte, se remet peu en question et en déduit souvent que ce qu'il lui arrive, elle le mérite au final. Pourquoi donc l'étaler sur la place publique.

Pour quelques unes, la souffrance est devenue une habitude, elles ne se rendent même plus compte de ce qu'est leur vie, elles ont oublié comment c'était avant. Pour d'autres, le temps et les médias commencent à éclairer leur lanterne. Là où, il y a 20 ans, on ne parlait pas encore de ce genre de psychopathologie, on arrive désormais à mettre un début d'explication dans ce qu'elles endurent. Pervers narcissiques, manipulateurs, paranoïaques, obsessionnels, et tant d'autres mots pour décrire les personnalités, les caractères et surtout les maladies dont souffrent ces individus. Car pour faire preuve d'autant d'acharnement sur une personne, pour la pousser quelquefois au suicide ou à la maladie, il ne faut pas être en possession d'un esprit sain. Il y a chez le harceleur une totale volonté de nuire, une complète altération de la perception, de la distinction du bien et du mal.

Dans bon nombre de ses documentaires, Olivier Delacroix, journaliste à France Télévision, a abordé le sujet des pervers narcissiques, harceleurs et autres manipulateurs. Quelques-uns sont encore disponible en visionnage sur la plate-forme de vidéo Youtube. Les témoignages sont éloquents. Les victimes ressentent quelquefois le besoin de maquiller leur apparence, sans doute par crainte de représailles ou de jugement. Le regard des autres est terrible lorsque la souffrance est invisible à l'oeil nu. En plus de passer pour une folle, il y a la sourde oreille, cet entourage qui refuse de voir ou qui juge. Un indicateur supplémentaire pour comprendre qu'il y a encore un long chemin à parcourir pour sensibiliser l'opinion publique à ce véritable fléau.

Si vous même ou l'un de vos proches êtes dans une situation de harcèlement moral au sein de votre couple, si vous vous sentez reniée dans vos appels au secours auprès des institutions sociales ou des forces de l'ordre, ne restez pas seule, faites-vous entendre !

N'hésitez pas à contacter des associations. Poussez la porte de plusieurs structures qui seront ravies de vous accueillir et de vous écouter, mais aussi de vous apporter des conseils, du soutien, et une aide dans vos démarches (non, tous les avocats qui traitent une procédure de divorce ne sont pas forcément doués en plaidoirie pour harcèlement moral ! ). Il existe aussi des maisons ou antennes de justice où il est possible de rencontrer des avocats gratuitement pour se faire conseiller, il faut se renseigner dans la mairie de son domicile ou aux antennes sociales.

Le harcèlement, quel qu'il soit, est un acte puni par la loi.

Nul n'est censé ignorer la loi.

 

 

Plus d'informations sur les procédures possible face au harcèlement  :

https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F12544

Médias :

Le documentaire d'Olivier Delacroix à visionner sur Youtube « Dans les yeux d'Olivier ».

Les relations toxiques :

https://www.youtube.com/watch?v=jT3h1y2kTy4

Milles et une vies, l'émission de Frédéric Lopez diffusée sur France 2

« Sortir de l'emprise d'un pervers narcissique »

https://www.youtube.com/watch?v=hhERrFCvyqM

Le site d'Anne-Laure Buffet, coach et conférencière spécialisée dans la lutte contre les violences psychologiques.

https://cvpcontrelaviolencepsychologique.com/

https://harcelementmoral.blog/tag/anne-laure-buffet/

Un film : « Consentement mutuel » de Bernard Stora (1994) Avec Anne Brochet et Richard Berry

https://fr.wikipedia.org/wiki/Consentement_mutuel