Ecrit le 10/11/2015

Plus de morts que de vivants sur le net ?

 
C’est la grande question qui rôde sur la toile depuis maintenant quelques années. Selon la CNIL (Commisssion Nationale de l’Informatique et des Libertés), il y aurait un profil Facebook sur 100 qui appartiendrait à une personne décédée ce qui correspondrait à 13 millions de comptes dans le monde. Rappelons alors que nous sommes, rien qu’en France, plus de 85% de la population à avoir internet sur 66 millions d’habitants. 
 
 
Si l’on fait le calcul, et qu’on se dit qu’aujourd’hui, aucune loi ne contraint à supprimer un compte numérique après la mort du propriétaire de ces comptes, cela va considérablement augmenter le nombre de comptes fantômes sur internet en général et sur Facebook. Désormais nous sommes 1,5 milliards à utiliser mensuellement Facebook (si ce n’est pas quotidiennement pour de nombreux internautes) et donc à avoir un compte Facebook ou plusieurs. 320 nouveaux comptes sont créés chaque minute. Imaginez alors lorsque la personne décède, le compte n’est pas supprimé mais il continue de rester en ligne, et d’autres comptes se créent, d’autres personnes meurent et ainsi de suite.
 
Cimetière virtuel : Facebook
 
Lorsque Facebook s’est créé, c’est à dire il y a une dizaine d’années, la question d’une personne détenant un compte qui viendrait à mourir ne se posait pas. Parce qu’au départ on créé un compte, on se met en réseau et c’est tout ce qui compte. Mais, comme toute vie s'achève, un compte finit par devenir inactif ou du moins par ne plus avoir de propriétaire. Lorsqu’il s’agit d’un compte public (comme pour une star, une personnalité politique par exemple) ou d’une entreprise, le site est relayé, les détenteurs sont multiples. Bref, le compte retrouve vite un propriétaire ou est fermé par un autre individu qui en a la responsabilité. Mais quand cela concerne un compte classique, comme celui de Monsieur Toutlemonde, il n’y a qu’une personne qui utilise le compte Facebook et en a les codes de connexion et donc les droits. Quand l’individu en question décède sans fermer son compte, personne n'est chargé de le fermer à sa place et donc le compte continue d'exister même s'il n'est plus actif, c’est ce qui commence à poser problème aujourd’hui, selon deux critères assez conséquents : le soucis de la gestion des données, et la persistance des traces du défunt dans une dimension éthique.
 

Si je ne fais rien que devient mon compte Facebook ?

 
La première problématique, c’est de savoir ce que devient son compte Facebook si on vient à décéder. Eh bien, nous pouvons le voir par nous même : il reste. Les données, les photos, les posts, les commentaires, la liste d’amis, les pages d’intérêt… Tout se fige au dernier instant où le propriétaire a agit sur son compte. Désormais on peut alors désigner un légataire pour être le responsable de son compte, pouvoir y avoir accès et ainsi gérer les posts, les demandes d’amis etc. Mais le légataire ne peut en aucun cas supprimer les données déjà existantes sur le compte, cela allant jusqu’aux photographies par exemple. Cette option est intéressante d’un point de vue de gestion du compte, mais ne règle pas tout ; car au cas où l’on souhaite supprimer le compte d’un proche décédé il faut faire une demande à Facebook en envoyant un justificatif de déclaration de décès et en faisant partie de la famille du défunt ou conjoint, et cela se fait dans les semaines ou mois qui suivent. Il y a donc réellement deux options pour gérer, post-mortem, ce compte, mais si rien n’est fait, rien ne change.
 
On se retrouve donc face aujourd’hui à des comptes qui errent sur Facebook, qu’ils soient dynamisés par les contacts ou juste présents mais sans aucune activité. Ce qui est le plus surprenant parfois, c’est que les proches ne veulent pas spécialement supprimer le compte mais ne permettent pas de le faire continuer à exister en tant que tel. C’est à dire qu’un proche, comme le frère du défunt, aura accès à son compte en ayant eu ses codes (et d’ailleurs bien souvent il n’a même pas eu à rentrer les codes, la session reste active sur l’ordinateur personnel de la personne et on a juste à ouvrir la page, pas besoin de reconnections) mais il bloquera la permission à mettre des commentaires ou à publier de nouvelles choses. Dans ce cas, les contacts peuvent toujours accéder à la page mais ne peuvent poster de commentaires ; ou encore, si les commentaires ne sont pas bloqués, les contacts peuvent mettre des commentaires comme avant. Comme avant sauf que le propriétaire du compte, l’individu du profil ne voit plus les activités sur son compte et n’y répondra pas.
 
Une situation qui peut engendrer des conflits, comme si on parlait d’héritage : au sein d’une même famille et même en liant les amis du défunt, tout le monde ne sera pas forcément d’accord, qui peut autoriser de supprimer le compte ? Il y a certains cas où une jeune personne meurt et était très active sur Facebook, la famille décide de supprimer le compte, mai les amis regrettent, y voyant le quotidien, un moyen d’avoir des souvenirs, une trace de leur ami ; désormais réellement disparu dans la vie comme sur la toile. 
 
Malgré cette situation complexe, aujourd’hui Facebook permet de déterminer un légataire. Cela évite sûrement ce type de conflit, mais encore faut-il que le défunt ait, de son vivant, désigné un légataire responsable de son compte Facebook.
 

Mon ami est décédé, son compte Facebook, lui, est toujours en vie...

 
La deuxième problématique est davantage dans la forme que le fond : laisser un compte sans propriétaire et des données diffuses sur le web après un décès est une chose, mais permettre une persistance du défunt via Facebook et le laisser apparaître continuellement comme s’il était toujours présent, peut être gênant et douloureux. Dans de nombreux cas, on peut alors non seulement continuer à aller sur le profil du défunt mais aussi poster des commentaires, des photos, des vidéos, comme avant. Et c’est bien là le problème, on continue la même activité sachant que la personne n’est plus là. Il arrive que cela aide, pour les proches qui voient les commentaires et ceux qui publient, car il s’agit bien souvent de messages commémoratifs, comme gage de soutien ; mais cela peut-être douloureux et faire un effet contraire. On peut alors retarder l’acceptation de la perte de l’autre, avoir l’impression que la personne est toujours présente d’une certaine manière. Une remarque peut être significative : quand on publie sur le compte Facebook d’un défunt, bien souvent on le tutoie, on lui parle directement, lui dit qu’elle nous manque, comme s’il pouvait lire et comprendre, comme si quelque part il était toujours là.
 
Facebook, un cimetière virtuel
 
Un cimetière virtuel, cela existe comme le propose les sites www.paradisblanc.com, www.toujoursla.com ou encore www.lecimetiere.net Mais Facebook n’a pas pour objectif d’origine de devenir un mémorial en ligne, ou cimetière nostalgique de notre activité passée, notre vie sociable numérisée et immortalisée. Si le nombre de morts dépasse celui des vivants, que se passe-t-il ? À qui souhaitera-t-on l’anniversaire et qui lira notre dernier heureux événement ?
 
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Enquête conduite dans le cadre du projet ENEID Éternités numériques financé par l’Agence Nationale de la Recherche.
Pour y accéder, cliquez ici : http://tiny.cc/eneid14te
Pour en savoir plus sur le projet ENEID Éternités numériques: http://eneid.univ-paris3.fr/node/15