Ecrit le 18/01/2018

Petite provinciale « montée à Paris » au gré de quelques vacances scolaires il y a presque 30 ans, en pleine adolescence, du haut de mes 16 ans, je m'étais toujours fait une montagne de la visite des catacombes.

Un brin gothique et fascinée par cet endroit hors de la ville, hors du temps, hors de tout, il était évident pour moi que ma première percée dans le parisianisme passerait par une visite de ce lieu étrange et mystérieux. C'était obligatoire, incontournable, évident !

Il y a donc 30 ans l'Officiel des Spectacles en poche, je me retrouvais dans la file d'attente de la Place Denfert-Rochereau. Le public était alors constitué de touristes, de curieux, de quelques d'adolescents avides de sensations fortes ou de visiteurs égarés, un poil traumatisés à l'idée de pénétrer dans l'empire de la mort, comme cela était gentiment précisé à l'entrée, quelques 20 mètres plus bas.

20 mètres c'est à peu près la hauteur d'un immeuble de 7 étages.

En 1989, la file d'attente durait un quart d'heure, les Catacombes, c'était un peu l'endroit tabou, un lieu pas franchement glamour ni tendance, et l'on pouvait très vite passer pour un zinzin si l'on émettait seulement l'idée de vouloir descendre se promener à 20 mètres sous terre, dans des galeries sombres, humides et argileuse. Une ambiance réservée aux initiés, beaucoup moins nombreux qu'aujourd'hui.

En 2018, les Catacombes c'est deux heures et demi de file d'attente au minimum. Une file qui peut très vite dissuader le touriste lambda tant la longueur est effrayante et la motivation déficiente pour attendre son tour en plein milieu d'une place bruyante et polluée, sans compter les fréquentations douteuses du square qui entoure l'entrée du site. Si l'on souhaite se payer des tickets « coupe file » (tout est possible, le temps c'est de l'argent ! ) c'est sur le site internet de Paris Musées, moyennant la modique somme de 29 euros via le net seulement. Le tarif d'entrée lui est de 13 euros, valable uniquement sur place (pas de réservation par internet au prix normal).

On ressent bien là l'intérêt suscité par cet endroit assez incroyable. Mais on mesure également l'ampleur qu'a pris cette nouvelle forme de tourisme depuis les 20 dernières années (et plus particulièrement grâce aux journées du Patrimoine) qui consiste à visiter des endroits complètement improbables et décalés, et spécifiquement si il y existe un rapport avec la mort, le bizarre, l'étrange ou le morbide.

30 ans plus tard, je me retrouve dans cette visite, accompagnée de mes 3 enfants que j'ai presque soudoyé (on ne sait jamais, la durée de la file d'attente augmente proportionnellement avec les années, donc autant en profiter quand ils sont ados, peut être que cet endroit finira par être fermé ! ). Alberto est notre guide, il va nous escorter durant deux bonnes heures de visite.

512 000 visiteurs en 2016 soit une moyenne de 1650 visiteurs par jour sachant que le site ne peut en accueillir que 200 par visite, ceci expliquant l'état de la fille d'attente car chaque visite dure en moyenne une bonne heure. A l'entrée comme à la sortie, des gardiens comptent et recomptent. 10 qui sortent, c'est 10 qui rentrent.

300 km, c'est la longueur des galeries présentes sous Paris. Paris est donc un véritable gruyère et l'on imagine qu'en plus de ces galeries, il faut aussi compter le métro, le RER, les égouts ! C'est une véritable ville souterraine qui s'active de jour comme de nuit sous nos pieds sans qu'on sache exactement ce qu'il s'y passe. Car au delà des circuits connus et officiels, il y a tout un itinéraire emprunté très souvent par des aventuriers de l'extrême en mal de sensations et de spéléologie ( il faut un maximum de souplesse, une claustrophobie inexistante et un équipement adéquat pour pénétrer dans les bas fonds quasi inaccessibles de Paris).

Tout au long de notre progression, Alberto nous explique l'histoire des catacombes, celle connue du grand public ( les carrières dont on a extrait les pierres pour bâtir bon nombre d'édifices parisiens, l'ossuaire installé à la fin du 18ème siècle, suite au scandale sanitaire du cimetière des Saints Innocents …) mais il ne s'en tient pas au parcours traditionnel et notre guide nous réserve une surprise, celle d'accéder à des lieux inconnus du grand public, du moins celui qui ne choisi pas l'option de la visite privée.

Cet itinéraire ne fait plus partie de la visite traditionnelle depuis une vingtaine d'années. On peut y contempler trois sculptures réalisées à même le sol par un ouvrier carrier nommé Décure.

Soldat des armées de Richelieu en 1756, il intègre après s'être fait réformé l'Inspection des Carrières, institution créée à la fin du 18ème siècle pour veiller à la sécurité et à la consolidation des galeries souterraines. Décure ne s'en tint pas à son seul métier de carrier, puisque pendant ses pauses, il pris le temps de sculpter plusieurs vues en rapport avec son histoire personnelle, dont Port Mahon, le Port de Minorque reconquis par les armées de Richelieu.

Décure fut tué lors d'un effondrement d'un ciel de carrière alors qu'il continuait l'aménagement de son œuvre.

La visite est pour le moins éblouissante, malgré le peu de lumière et l'humidité ambiante, on est complètement hors du temps.

Les enfants sont bouche bée, le nez en l'air et sans un bruit, il écoutent religieusement Alberto leur raconter ces histoires d'outre tombe, ces galeries fréquentées par des centaines de cataphyles qui défient les autorités chaque année au point que quelques inconscients finissent perdus( puis heureusement, retrouvés ! ) dans les dédales de ce labyrinthe souterrain. Une police parisienne spécifiquement dédiée aux catacombes existe d'ailleurs et s'est gentiment faite rebaptisée « cataflics » par les habitués.

Les tas d'os n'impressionnent pas. On imagine que quelques fétichistes ne doivent pas pouvoir s'empêcher de loger un crâne ou un tibia à l'intérieur de leur sac à dos. C'est sans compter la sécurité du lieu qui veille à la sortie. Impossible de récupérer quoi que ce soit, vous serez fouillés et accompagnés gentiment au poste de police !

Alberto se pose quelques secondes dans un lieu qui serait, selon la légende, soumis à quelques manifestations paranormales. Un autel trône au milieu d'une salle sombre et austère.

Il s'agit en fait de la crypte du « Sacellum » dans laquelle trône l'Autel des Obélisques, (reproduction d'un tombeau antique découvert en France au début du 19ème). Cette partie comme bon nombre d'autres parties du site comprennent des ornements qui furent édifiés dans le but de consolider les carrières et prévenir des éboulements (piliers, murs, remblais...).

Nous sommes maintenant près de la sortie qui n'est plus la même que celle d'il y a 30 ans ! Il faut gravir les dizaines de mètres d'escaliers qui vont nous délivrer de l'obscurité. On se base désormais sur un modèle classique : celui de sortir par une boutique de souvenirs qui se fond totalement dans l 'esprit du lieu. Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses et si l'on aime les têtes de mort, c'est clairement ici qu'il faut venir faire ses emplettes. Ceci n'étant pas pour déplaire à mes enfants. Je résiste tant bien que mal mais finit par me faire plaisir, après tout on a qu'une vie, on vient d'ailleurs d'en avoir la preuve catégorique durant ces deux dernières heures !

Nous remercions chaleureusement Alberto pour ce temps passé à nous expliquer minutieusement la grande mais aussi la petite histoire du lieu.

Gigantesque terrain de jeu pour certains, passages secrets, monument historique ou encore nécropole souterraine vouée au recueillement ou à l'oubli, les Catacombes de Paris continuent de fasciner toutes générations confondues. Une crainte plane désormais : celle de les voir un jour disparaître au profit de promoteurs immobiliers sans scrupules.