Ecrit le 07/10/2013

Septembre 2013. La peine de mort est sur toutes les lèvres.

En France, l’actualité de ces dernières semaines est effroyable. Meurtres, mensonges, disparition d’enfants, infanticide, drogue, pédophilie, il ne fait pas bon allumer sa télévision aux heures de grande écoute si l’on cherche un peu de distraction et de légèreté.

Parlons-en de la télévision. Les médias se frottent les mains. Une actualité aussi florissante, on n’a pas eu autant de croustillant depuis quand déjà ? Dupont de Ligonnès et son quintuple meurtre ?  Outreau ? Cantat ? Les quarante coups de couteau infligés au petit Valentin en juillet 2007 ? 

Du pain béni pour une masse qui ne cesse de se nourrir de détails plus sordides les uns des autres.  Les pros et les antis, les pages de soutien qui se font puis se défont, les intégristes et les sans opinions. La France entière y va de son bon mot et le désir de  peine de mort ne peut que revenir à grand renforts de « ils ne méritent que ça ».

En 1975 sort en salles un film d’Yves Boisset intitulé « Dupont-Lajoie ».

L’histoire est simple : l’été, dans un camping du Sud de la France, des familles venues passer leurs congés annuels se retrouvent entre amis.  L’horreur se produit et vient toucher l’une d’entre elles : une adolescente est violée, tuée puis jetée dans un terrain vague près d’un chantier.

Le camping est bouleversé. Les vacanciers ne se doutent pas que parmi eux se cache le coupable. Ils décident de faire justice eux même et s’en prennent au groupe de travailleurs immigrés du chantier voisin. L’effet de masse est immédiat, la nouvelle et les circonstances du drame sont largement relayés par un présentateur de télévision, grande star du moment, venu présenter les traditionnels jeux inter-camping. Aucun des occupants du camping ne se pose de question, les coupables sont identifiés, pour eux il n’y a pas de doute.

Ce film est certainement l’illustration parfaite de ce que peut provoquer un effet boule de neige en matière d’opinion publique. Quand la rumeur se met à gronder, la foule se retrouve telle une horde de requins prête à recevoir des morceaux de viande encore sanguinolente. Ces morceaux là, ils représentent cette information distillée en abondance aux heures de pointe. Et là main qui les jette n’est autre que celle des médias.

A cette époque, la France  appliquait encore la peine de mort…

A l’annonce d’un crime de ce genre, qu’auriez-vous pensé à ce moment là ?

Quelle aurait-été votre premier sentiment ?

« Le criminel doit être condamné à la peine capitale »

« Inutile d’attendre que la police fasse son travail ! Autant faire justice-soi même »

« Il mérite de mourir »

La liste est non exhaustive …

Pour bon nombre de français, La peine de mort serait donc la solution. La peine de mort pour ces voleurs, la peine de mort pour les assassins d’enfants, la peine de mort pour les violeurs.

Mettons-nous une seconde à la place des parents, de toute la famille des victimes.

Oui, si un crime était perpétré sur la chair de notre chair, quelle serait notre réaction première ?

L’envie de tuer probablement. Certainement même.

Venger le fruit de nos entrailles. Voir souffrir le coupable autant que faire se peut. Qu’il subisse les pires tortures et qu’il nous soit possible de le voir s’éteindre dans la douleur, celle là même qui nous torture le ventre depuis la disparition de ce qui représentait toute notre vie.

Oui mais voilà. Les choses ne sont pas aussi simples que cela.

Il n’est pas question ici de défendre des criminels ou de leur trouver des circonstances atténuantes. Ni même de se substituer à quelque membre de la justice censée faire son travail. Il s’agit simplement de poser un regard objectif, dénué d’affect.

Pas simple. Sans être directement touché par les drames.  Car de l’affect, il y en a en masse. Et les personnes qui crient « A mort ! » sont les premières à plonger dans cet immense tourbillon d’émotions n’entraînant pas toujours quelque chose de bénéfique pour la société.

Face à cet affect, à toute cette émotion, que reste-t-il ?

 

La raison et la loi.

Deux principes à appliquer pour le fonctionnement logique d’une société que l’on ne peut plus considérer comme primitive ! Siècle après siècle, les lois ont changé, ont évolué en faveur des droits de l’homme. En effet, que serait une société où l’homme peut tuer librement pour se venger ? Où serait la raison au sein d’un Etat se composant d’une justice condamnant le meurtre avec préméditation et, paradoxe suprême, l’appliquant elle-même pour ladite condamnation ?

C’est un raisonnement on ne peut plus simple :

L’Etat déclare : « vous n’aviez pas le droit de tuer ! »

L’Etat décrète : « je vais vous tuer parce que vous avez tué ! »

En résumé, personne n’a le droit de tuer mis à part l’Etat lui-même !

Or le rôle de l’Etat est de nous protéger, d’organiser la société pour le bien être de chacun des individus qui la constituent, et non pas de tendre vers le chaos.

Enfin, c’est un leurre de songer que la peine de mort puisse dissuader les criminels. Que se passe-t-il dans la tête d’un tueur en série ou d’un assassin pédophile récidiviste ? Peut-on décemment  penser que ces personnes ont eu à un seul moment l’idée de ne pas commettre leurs méfaits en imaginant quelle peine ils encouraient ou pourraient encourir ? Les statistiques notées aux USA prouvent que les Etats où est appliquée la peine capitale ne sont pas les Etats les plus faibles en taux de criminalité. Comment peut-on avoir un raisonnement logique de bien et de mal quand on commet les pires atrocités sur un enfant.

Si l’individu est en pleine possession de ses moyens au moment où il a tué, alors cela signifie que le crime n’était peut être pas le résultat d’une préméditation. Crime passionnel, accident, bagarre qui tourne mal, effets secondaires dus à la prise de stupéfiants, … En tout état de cause, bon nombre de tragédies sont mentionnées sous les termes suivants « homicide involontaire » et «  coups et blessures ayant entraîné la mort sans l’intention de la donner ».

La société est sans  aucun doute émue et l’indignation, la colère, la vengeance, sont des sentiments qui ne peuvent que surgir au plus profond de chacun de nous lorsqu’il se produit les pires atrocités, à plus forte raison sur des enfants ou des personnes faibles.

Ces mêmes sentiments qui ne peuvent servir la justice. Un Etat, une justice et les lois qui sont appliquées n’ont pas à se soumettre à l’affect.

Dans ses ouvrages intitulés « Réflexions sur la peine capitale » et « Réflexions sur la guillotine » (respectivement parus en 1957 et 1958), et coécrit avec Arthur Koestler, le célèbre écrivain Albert Camus n’hésite pas à se positionner sur la peine capitale et à la dénoncer, insistant sur son absurdité et son inutilité.

« Le châtiment, qui sanctionne sans prévenir, s'appelle en effet la vengeance. C'est une réponse quasi arithmétique que fait la société à celui qui enfreint sa loi primordiale. Cette réponse est aussi vieille que l'homme, elle s'appelle le talion. Qui m'a fait mal doit avoir mal, qui m'a crevé un oeil doit devenir borgne ; qui a tué enfin doit mourir.

Il s'agit d'un sentiment, et particulièrement violent, non d'un principe. Le talion est de l'ordre de la nature et de l'instinct, il n'est pas de l'ordre de la loi. La loi, par définition, ne peut obéir aux mêmes règles que la nature. Si le meurtre est dans la nature de l'homme, la loi n'est pas faite pour imiter ou reproduire cette nature. Elle est faite pour la corriger.

Or le talion se borne à ratifier et à donner force de loi à un pur mouvement de nature. Nous avons tous connu ce mouvement, souvent pour notre honte, et nous connaissons sa puissance : il nous vient des forêts primitives. (…)  Nous définissons encore la justice selon les règles d'une arithmétique grossière. Peut-on dire du moins que cette arithmétique est exacte et que la justice, même élémentaire, même limitée à la vengeance légale, est sauvegardée par la peine de mort ? Il faut répondre que non ». 

Votée en septembre 1981, la loi d'abolition de la peine de mort fut promulguée le 9 octobre 1981, sous la présidence de François Mitterrand.