Ecrit le 23/12/2017

Nicolas Lancelevée est un Monsieur très occupé, ce qui ne me facilite pas la tâche car ayant moi même pas mal de pain sur la planche dans mes activités professionnelles, il se passe un certain temps avant que nous réussissions à fixer un rendez-vous téléphonique, et qu'il me parle enfin de son travail.

C'est avec le sourire que je suis accueillie par téléphone, un sourire que je ne vois pas mais qui s'entend immédiatement, de la gentillesse et de la bonne humeur, il n'en manque pas. Il a tout d'un être profondément humain.

Ce grand fan de cimetières est impatient de venir passer quelques jours à Paris et découvrir le Père Lachaise.

La joie, la bonne humeur et l'insouciance, Nicolas y est rarement confronté au sein de ses activités professionnelles.

Chaque jour, son travail le mène vers ce qui reste de l'homme lorsque la mort est passée. Suicide, mort violente, précarité, syndrome de Diogène*, scène de crime, il y est confronté tel un dernier maillon de la chaîne afin que la boucle soit bouclée.

Sa société se charge de faire place nette. Là où l'on pourrait croire que cela n'est finalement « que » du nettoyage, et bien non. Il ne faut pas seulement vouloir exercer cette profession émotionnellement très éprouvante. Il faut aussi pouvoir.

Nicolas a toujours été attiré par la mort, la « Camarde » comme il se plaît à la nommer.

« Vous n'avez jamais entendu cette chanson de Brassens ? » Me demande-t-il entre deux questions.

La Camarde qui ne m'a jamais pardonné

D'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez

Me poursuit d'un zèle imbécile ...

Supplique pour être enterré à la plage de Sète. Georges Brassens. 1966

 

La Camarde, c'est la mort ! Poussée par la curiosité, je me rue sur l'encyclopédie de la mort et j'y trouve cette définition : la Camarde est une figuration squelettique de la Mort. Son nom est dérivé de l'adjectif «camard» qui signifie : «qui a le nez plat» comme le crâne de la Mort. La Camarde représente donc symboliquement la mort. On retrouve l'expression autant dans des romans policiers que dans des écrits scientifiques.

La Camarde est donc une grande amie de Nicolas, il la côtoie depuis de nombreuses années.

Il a fondé sa société de nettoyage spécialisée durant l'été 2017. Baptisée LC Limp, il sillonne la région Rhône-Alpes Auvergne en compagnie de Jean Michel Couderc son associé, mais il peut lui arriver de se déplacer sur d'autres régions.

« J'ai toujours aimé travailler, ayant arrêté mes études vers l'âge de 18 ans, j'ai commencé à gagner ma vie en cumulant plusieurs emplois et en enchaînant les formations dans le secteur hospitalier. A l'âge de 22 ans j'ai voulu occuper mes après-midi de libre en travaillant comme porteur pour une société de pompes funèbres. J'ai donc été confronté très tôt à la mort et au secteur du funéraire, et j'ai souvent songé à en faire mon activité principale. J'ai attendu de nombreuses années avant de pouvoir postuler au titre d'assistant médico-légal au sein de l'hôpital dans lequel je travaillais.

J'ai occupé ce poste durant 7 années en suivant également une formation diplômante d'Aide-soignant, essentielle pour pouvoir exercer dans ce secteur.

En 2016, j'ai eu un déclic en discutant avec un policier. Il s'agissait de trouver une société de nettoyage performante pour venir oeuvrer sur ce que leur jargon appelle « une découverte à domicile ». L'idée a commencé à faire son chemin, peu à peu dans mon esprit. Oui il y a du travail. Les sociétés de nettoyage ne manquent pas en France, mais il faut quand même bien distinguer une société de nettoyage classique dont les employés vont oeuvrer sur des chantiers habituels (Fast-Food, bureaux, appartements de particuliers ou maisons...) et des sites beaucoup plus sensibles où, en plus d'une technique efficace et d'un matériel performant, il faut être armé psychologiquement pour affronter une scène de crime ou de suicide.''

Nul besoin d'un attirail de multinationale. Ses années d'ouvrage au sein du service médico-légal lui ont donné des notions bien utiles en matière d'hygiène et des protocoles à mettre en place lorsque l'on est confronté à un univers post-mortem . Peu importe à quand remonte le décès, Nicolas a ses méthodes, ses techniques, ses secrets. Son unique credo, c'est la satisfaction du client et une certaine volonté d'un travail bien fait.

Et la vie privée dans tout ça ?

« Je laisse ma vie privée à l'entrée de mon bureau, tout comme je laisse mon travail dès que je retrouve ma famille. Il n'y a aucune interaction entre les deux. Cette dichotomie est nécessaire et salvatrice pour ce métier qui laisse souvent place à des images et des situations peu agréables à regarder. Mes 7 années passées au service médico-légal m'ont permis d'appréhender ces situations de façon beaucoup plus détachée. Mais je ne suis pas certain que toutes les personnes qui décident de se lancer dans le métier peuvent en dire autant. Encore une fois, entre vouloir s'occuper de nettoyage post-mortem et être en état psychique de le faire, il y a un très long chemin !

Quelquefois il m'arrive d'évoquer brièvement avec mes proches les chantiers sur lesquels je travaille ou bien j'ai travaillé, je reste toujours très évasif, et jamais, Ô grand jamais lorsqu'il s'agit d'une situation soumise au secret. Le secret professionnel est un élément essentiel de mon travail, je collabore régulièrement avec la police et la justice. »

Nicolas est un véritable philanthrope. Il aime les gens. Il faut véritablement aimer les gens pour travailler avec la Camarde. Passer derrière la mort, ramasser ses dégâts, nettoyer la solitude, la peine, la souffrance, il ne s'agit pas là d'une simple saleté qui partirait avec un coup d'éponge. C'est bien au delà de tout cela. C'est toute une symbolique qui se cache derrière un intérieur souillé. Un appartement où l'occupant s'est laissé submerger par un syndrome de Diogène*, par un drame de la solitude qui mène quelquefois à des gestes irréparables. Les conditions de la mort résument quelquefois les conditions d'une vie. Nicolas arrive comme le dernier intervenant sur cette vie. Dans un univers ou en d'autres temps, d'autres heures, on riait, on chantait, on vivait …

Quelles sont les motivations pour se tourner vers un métier de ce genre ?

« Je ne me vois pas travailler dans un autre environnement, il s'agit d'une suite logique à ma carrière professionnelle, La Camarde et moi, c'est une longue histoire, on est marié jusqu'à la fin ! Ma plus grande satisfaction, c'est les remerciements de mes clients à qui j'ai redonné un peu de sérénité.

La motivation principale, c'est l'humain.

Un intérieur souillé avec en plus la lourdeur d'un décès, c'est d'une violence psychique qu'on ne peut même pas imaginer, spécifiquement pour la famille. Je nettoie des conditions de vie pour redonner un aspect présentable et oxygéné au lieu. Pour que les personnes qui reviennent parfois pour la première fois depuis longtemps dans cet environnement ne subissent pas un double traumatisme. Il s'agit de ne pas rajouter de la douleur à la douleur, les familles sont déjà bien assez éprouvées. Mon rôle est avant tout de redonner une dignité au lieu, que les personnes qui passeront derrière moi ne gardent pas des images négatives ou violentes. Un thanatopracteur va réparer un corps violenté par un accident, un suicide, un décès violent, moi je vais assainir l'environnement dans lequel la mort s'est invitée. »

La mort 2.0 ?

Nicolas n'est pas contre le fait de vivre avec son temps et les nouvelles technologies. Il garde cependant un avis partagé sur cette mise en scène de la mort à travers le prisme des réseaux sociaux.

« On met en avant la mort à travers certains métiers qui ont l'air d'être devenus à la mode depuis l'arrivée de toutes ces séries télévisées. Mais ces métiers ont toujours existé, depuis la nuit des temps. La mort semble plus accessible, pourtant elle fait toujours aussi peur, on essaye souvent de faire revivre les morts à travers ces pages de commémoration qui mettent en avant des profils de personnes qui sont mortes, quelquefois la famille fait même parler la personne décédée.

Les réseaux sociaux sont une bonne chose si ils sont utilisés judicieusement, même pour promouvoir une activité, il ne me viendrait même pas à l'idée de publier des images d'un logement insalubre que je dois nettoyer, juste pour récupérer des « j'aime » sur Facebook . Nous ne sommes pas là pour faire du sensationnel ou du voyeurisme, mais essentiellement de l'humain. Nous nous occupons de familles endeuillées, c'est cette notion là qu'il faut garder en premier à l'esprit ».

Les projets ?

Nicolas en a quelques uns mais il les construit au jour le jour, sans s'emballer.

Son entreprise ne demande qu'à grandir mais il ne faut pas s'enflammer.

« Les fondations sont posées, mais je garde en mémoire que tout peut s'arrêter très vite. Je ne me montre pas impatient, chaque chose en son temps, nous devons avant tout rester professionnels et humbles.

J'applique sans cesse cette phrase répétée souvent par un de mes amis très chers qui se reconnaîtra s'il lit cette chronique :

Seul on va plus vite,

Ensemble on va plus loin ».

Tous nos remerciements à Nicolas pour nous avoir accordé cet entretien et tous de vœux de réussite dans sa création d'entreprise.

 

 

Société SC LIMP

Nicolas Lancelevée

268 lotissement le cottage des vercheres

42450 Sury Le Comtal 

 

Téléphone : 06 08 88 68 40 ou 04 77 46 10 12 

 

 

*Le syndrome de Diogène , définition :

Le syndrome de Diogène est un syndrome décrit par Clark en 1975 pour caractériser un trouble du comportement conduisant à des conditions de vie négligées, voire insalubres. Ce syndrome est une forme extrême d'accumulation compulsive (source Wikipédia)