Ecrit le 20/01/2019

 Juin 2018

Habitant au 8ème étage d'un immeuble parisien, j'ai la chance de bénéficier d'un ascenseur en plutôt bon état et régulièrement entretenu. Lorsque les techniciens sont là, ils interviennent sur mon palier, une trappe d'accès aux machineries complexes de l'engin est présente devant l'entrée de l'ascenseur et exclusivement accessible par un escalier (lui même verrouillé par un cadenas).

Ce jour là, j'attendais donc que mon ascenseur arrive nonchalamment à mon étage ( ce n'est pas non plus un foudre de guerre, il prend son temps !) quand un bruit assez mécanique se fit entendre en provenance de la trappe située pour le coup juste au dessus de ma tête.

En levant le nez, je vis coincé dans la machinerie, un jeune homme en short et torse nu qui semblait comme pris dans les mailles d'un filet.

Après quelques exercices d'acrobatie, il réussit à descendre de son perchoir, et à ma question logique « Vous faites quoi là exactement ? » il m'assura qu'il était en train de prendre des photos et que le gardien était au courant. Il devait avoir une vingtaine d'années, pas plus.

Se produisit alors une situation complètement banale : quand vous êtes devant un fait accompli, il est quasiment impossible de faire preuve d'une réflexion logique, concrète, censée, dans la minute où cela se produit ! La réponse de ce jeune homme aurait presque pu être plausible, alors que tout le reste ne l'était carrément pas ! Sa position, son accoutrement, son attitude, son âge ( quel technicien post pubère intervient dans une machinerie d'ascenseur, en étant torse nu, les cheveux lâchés et sans aucune chaussure de sécurité, et s'en extirpe en sautant 2m50, sans escaliers ?!).

En me rendant en vitesse chez mon gardien, celui-ci attendait désespérément que ce jeune descende, la police avait été prévenue mais ne semblait pas vraiment disponible, et en l'espace de quelques minutes, Fantomas réussit à échapper à ses détracteurs, en compagnie d'un comparse aussi découvert et chevelu que lui, ils s'éloignèrent de l'entrée d'immeuble en skate-board, cheveux aux vent, certainement en quête d'un autre lieu un peu moins fréquenté par des gardiens pas franchement réjouis à l'idée de les voir gambader sur les toits.

On avait échappé au pire (un gamin pris au piège dans une machinerie d'ascenseur, ou faisant un vol plané entre deux gardes corps et trois panneaux solaires). Et même si la vue est plutôt sympathique sur les toits de paris, cela valait-il vraiment la peine de risquer sa vie pour une photo, un selfie, un buzz sur les réseaux sociaux ?

Parce qu'en fait, il ne s'agit que de cela.

Le Rooftopping

A Paris, et dans le monde entier, depuis quelques temps, cette pratique n'est pas inhabituelle. On appelle cela le Rooftopping.

Plus précisément, il s'agit de photographier, et de se faire photographier sur des sommets urbains. Grues, toits, grattes-ciels, monuments, tout est bon à prendre pourvu que l'on puisse prouver que l'on a mis un pied là où ce serait quasiment impossible pour le commun des mortels : interdictions d'accès, mauvaises conditions physiques, et surtout : LE VERTIGE !

Les réseaux sociaux sont donc envahis de Rooftoppers qui sévissent entre urbex ( comprendre URBan Exploration – exploration urbaine) et alpinisme avec une bonne grosse dose d'insouciance et une recherche non stop d'adrénaline, de visibilité, de reconnaissance.

« Chaque bâtiment dans lequel je suis passé était maintenant une cible potentielle. Je mesurais les ascenseurs, les issues de secours, la sécurité, les entrées et les sorties partout où je me rendais. Même dans mon sommeil, je rêvais de toits. » (Tom Ryoboi, Rooftopper).

Champions du monde ( des interdits ) !

Cet été, la France est devenue Championne du monde de football, on a vu déferler sur les réseaux sociaux des milliers de photos montées, retouchées ou complètement spontanées, avec une volonté d'honorer notre pays si fier et si victorieux.

Parmi elles, une photo prise sur un pont de la Seine où l'on pouvait observer distinctement une jeune fille debout, brandissant au vent un drapeau français. Debout sur le pont mais pas forcément là où c'était autorisé.

Une autre photo du même genre circulait quelques jours auparavant où l'on voyait un homme à genoux sur cette même passerelle parisienne, en train de mimer une demande en mariage. La demoiselle devant lui faisait mine d 'être transportée sur un nuage, la Tour Eiffel en toile de fond, doublée d'un coucher de soleil : que demander de plus pour faire du buzz et des likes sur la planète Instagram ?

Quelques jours plus tard, on apprenait que ces photos n'étaient pas l'oeuvre du hasard mais de mises en scène bien orchestrées de la part d'une petite communauté d' « instagrameurs » (comprendre, « utilisateurs du réseau social Instagram » ) dont le passe temps favori était d'arpenter les toits de Paris pour trouver LA VUE, l'angle idéal, se dépasser un peu plus, quitte à franchir les interdits, comme par exemple ceux de gravir un pont parisien devant des badauds probablement ébahis et pourquoi pas les inciter à faire de même ?

Influenceurs !

Un terme si présent dans les réseaux sociaux.

Ils sont aujourd'hui des milliers à influencer ! Par leurs propos, leurs achats, leurs attitudes, leur argent, leurs choix, ils dictent à la jeunesse des années 2010 comment, pourquoi, avec qui et quand.

Plus aucun discernement entre ce qui est bon, bien, utile ou légal.

C'est tellement cool de marcher sur les toits de Paris ou d'ailleurs, de grimper sur une grue, une église, un gratte-ciel, une montagne. OK allons-y, peu importe que l'on glisse, qu'il n'y ait pas de barrières de sécurité ou que l'on soit en talons haut pour réaliser LA photo qui comptabilisera 2 millions de likes. Allons donc nous coincer les jambes dans la machinerie d'un ascenseur ou nous faire électrocuter, sauter sur les cheminées, grimper sur un chantier, Non, il faut exister à tout prix dans le prisme du réseau social, même mort.

Parce que le problème se situe toujours ici. A partir du moment où l'on devient populaire, on devient aussi un modèle potentiel. Et une tripotée de personnes aimantes et admiratives est prête à tout pour suivre un influenceur, en caressant le sombre rêve de le devenir à son tour.

La mort sociale

Sur Instagram, il a l'air toujours vivant.
Son profil n'a pas été désactivé. Maxime Sirugue, plus connu des Rooftoppers sous le nom de Siirvgve a posé sa dernière photo le 11 janvier 2017 où il déclarait que « le monde avait besoin de plus d'escaliers en spirale ».

Le 12 janvier 2017, un jour après avoir posté cette photo, il a chuté accidentellement du haut du Pont de la Mulatière à Lyon où il tentait certainement de faire de nouveaux clichés. 

Sous la photo de l'escalier, 1884 commentaires s'en suivent, la communauté s'adresse à lui comme s'il était encore vivant.

Une photo qui a récolté 5200 likes … Et une vie.