Ecrit le 19/12/2018

Paris, 9 décembre 2018

A Paris, ce dimanche là, les magasins étaient supposés être pleins. Pris d'assaut par les parisiens mais aussi par tous les franciliens qui comptaient s'offrir une opportunité de venir trouver dans la Capitale des idées de cadeaux. Ils profiteraient de l'ambiance des vitrines des grands magasins, achèteraient des marrons chauds, se feraient plaisir avec ou sans enfants.

Noël a cela de magique, on l'oublie pendant 11 mois et un soir de décembre, sans avoir vu le temps passer, on se retrouve ni une ni deux à faire des sablés décorés de perles multicolores, à ressortir les boules et les guirlandes, à en acheter quand même de nouvelles, à chercher par dessus tout le fameux « esprit de Noël » celui qui fait du bien, malgré les soucis du quotidien.

Je suis descendue à la Madeleine ce dimanche 9 décembre.  Non pas pour chercher un quelconque esprit de Noël, mais pour tester le rayon bricolage du nouveau Leroy Merlin ouvert derrière cette légendaire église aux allures de temple grec. Je n'avais pas envie de prendre ma voiture pour me rendre en banlieue.

Les magasins étaient pleins à craquer. En d'autres temps, en observant cette foule inhabituelle, on aurait pu se dire « les chiffres vont exploser cette année, un dimanche aussi plein qu'un samedi ». Mais il n'en était rien.

Paris s'était mise sur pause le jour d'avant. Un samedi de décembre historique : pas un grand magasin d'ouvert, les Champs Elysées barricadés, ainsi que tous les commerces alentours. Et même dans les quartiers où l'on ne supposait pas de défilé de manifestants, il était fort risqué de sous estimer son adversaire.

En rejoignant le Boulevard Haussmann par le haut de l'avenue de Friedland, on pouvait lire des inscriptions sur toutes les boutiques encore recouvertes de panneaux de bois. Ces panneaux posés en vitesse pour tenter de déjouer la malchance, la loterie de la casse. Cette boutique oui, celle-ci non, celle là certainement.

Les banques furent les principales cibles des casseurs, mais pas que. Tout ce qui s'était révélé accessible avait été minutieusement endommagé, voir complètement détruit.

Vitrines éclatées, éclats de verre répartis sur la chaussée, « Macron dégage », « Joyeux Noël » ou encore « ACAB » un acronyme bien connu des adeptes de l'ultra gauche signifiant « All cops are bastards ».

Certains tag auraient presque fait sourire dans ce chaos complètement surréaliste « Macron en PLS », « Nos émeutiers ont du talent » .

Sourire mais aussi pleurer.

Bien étalé sur une vitrine un peu plus loin, on pouvait lire très distinctement une phrase à glacer le sang « Un bon flic est un flic mort ».

Strasbourg, 11 décembre 2018

Cela faisait quelques mois que l'on avait pas entendu ces sirènes glaçantes en discontinu, que l'on n'avait pas vu les chaînes info se focaliser des heures durant sur un vague fourgon de police en plein milieu d'une rue en guettant fébrilement une miette d'action à commenter. Cela faisait quelques mois que l'on avait oublié les attentats. Ou presque d'ailleurs. Les commémorations du 13 novembre venaient ajouter du sel sur des plaies encore béantes. Un mois de répit sans parler d'attentat, un mois pour commencer à préparer Noël en essayant de se raccrocher aux branches du sapin.

Et puis cet air de déjà vu, ce retour de l'angoisse, cette sensation d'impuissance face à celle et ceux qui vivent là bas. Cette souffrance commune, sourde, collante, cette révolte et cette envie de leur crier « accrochez -vous, ne mourrez pas ! ».

Les avis de recherche sur Twitter, les procédures de confinement, l'attente et la boule au ventre en se disant qu'un tueur est là, peut-être prêt à remettre le couvert.

Le pays entier suspendu aux nouvelles. Un attentat, un tueur en cavale, le marché de Noël. L'horreur dans sa plus simple expression.

 

Le jeudi 13 décembre, les forces de l'ordre on été applaudies.

48 heures d'angoisse et la cavale du meurtrier était finie. L'homme avait été abattu par les policiers sur lesquels il avait ouvert le feu en premier. En pleine rue, en pleine journée. Des tirs sur des policiers. Des vraies balles, sur des pères et mères de famille, des gens comme vous et moi, avec une histoire, des enfants à la maison, un compte bancaire pas toujours dans le positif, une voiture un peu cabossée, un prêt sur 20 ans et des agios à la fin du mois. Surtout celui de décembre où le trop plein d'heures supplémentaires n'est pas payé et le boulot doit quand même être fait.

Un boulot où il peut arriver de se faire tirer dessus par des terroristes.

Un boulot où l'on peut risquer de mourir à chaque instant. En défendant, en donnant sa vie.

Ces applaudissements, ils venaient du cœur des strasbourgeois, soulagés d'être débarrassés d'un tueur de sang froid en cavale. Les flics eux, avaient été là, bien vivants.

Ce samedi 8 décembre, des hommes et des femmes se sont levés tôt, ont enfilé leurs uniforme, ont embrassé leurs famille et sont allés comme bon nombre de français « au travail ».

En voiture, à pied, en patrouille. De ceux qui vont se rendre sur un banal contrôle lors d’un tapage nocturne, stopper une moto à un coin de rue parce que vous n’avez pas de ceinture, ou venir embarquer votre voiture garée sur une livraison avec l’aide d’un bon gros camion de la fourrière.

Ceux qui s'en vont au « travail », sur les accidents de la route, les manifestations, les bagarres de rues, les braquages, les suicides, les incendies. En première ligne, ils arrivent et constatent les dégâts bien avant tout le monde. Une ado en scooter écrasée par un camion, une femme violée et battue par son ancien petit ami, un bébé trouvé mort dans un buisson. Un homme fatigué de vivre et s’étant explosé le cerveau avec une carabine 22 long rifle.

En première ligne pour voir la misère, la détresse, l’horreur, le pire que l’on puisse imaginer chez l’être humain, ils l'affrontent chaque jour puissance 10 milliards, sans souhaiter la mort d'autrui.

Sans envisager un jour de défiler, de faire grève. Pas de grève pour celles et ceux qui ramassent la souffrance, qui se confrontent à la misère.

Jeudi 13 décembre, les policiers se sont défendus face à un terroriste venu leur tirer dessus. Ils n’ont pas reculé une seconde devant la mission qu’il leur avait été confiée.

Ces policiers qui ont mis fin à la cavale du tueur, ces hommes et ces femmes du Raid et du GIPN n’ont fait ce jour là, selon certains, « que leur travail ». Un simple travail qui consistait à vous sauver la vie. Et par professionnalisme/bonheur/miracle/heureuse coïncidence/chance incroyable (attention, entourez la bonne réponse) ils y ont réussi à tel point que les passant ont songé à les applaudir, à les porter très haut, comme Renaud dans sa chanson improbable « J'ai embrassé un flic ».

Aujourd’hui dans le cœur des strasbourgeois et peut être des français, il y avait ces hommes et ces femmes hurlant leur fraternité avec la Police. Jusqu'à la prochaine inscription « un bon flic est un flic mort ».

Depuis le début de l'année 2018, 66 membres des forces de l'ordre ( gendarmes et policiers nationaux) ont mis fin à leurs jours.

Le suicide dans les forces de l'ordre n'est pas une nouveauté. Chaque année apporte une liste bien trop longue.

Rien n'évolue vraiment. La prise en charge psychologique, si elle est désormais réelle et envisagée, reste certainement insuffisante.