Les faits divers ayant un rapport de près ou de loin avec les enlèvements d’enfants m’ont toujours terrifiée.

En 2010, j’ai appris par les médias l’histoire incroyable de Natascha Kampusch.

Je me suis récemment replongée dans cette histoire d’enlèvement en découvrant l’adaptation cinématographique de son livre autobiographique « 3096 jours » et qui racontait le calvaire qu’elle avait vécu durant 8 ans. Intitulé « 3096 Tage», Le film n’est pas sorti en France mais se retrouve disponible en DVD ou sur les sites de streaming.

L'histoire de Natascha Kampusch

C'est certainement l'une des histoires de kidnapping les plus saisissantes de cette première décennie du XXIe siècle. Natascha Kampusch, une petite autrichienne de 10 ans, est enlevée sur le chemin de son école le 2 mars 1998. Elle restera séquestrée durant huit ans et demi dans une sorte de cellule, une pièce souterraine de cinq mètres carrés, aménagée pour elle par son ravisseur Wolfgang Priklopil. Elle réussira à s’en échapper le 23 août 2006.

Huit ans et demi où elle n'aura pour seuls repères que l'ampoule qui éclaire sa pièce et le son discontinu et monocorde de l'aération qui ventile l'air confiné,  malsain et humide de cette prison. La porte ne s'ouvre pas de son côté. Enterrée vivante, Natascha raconte ces 3096 jours de détention jusqu’au jour de son échappée.

Avec un pragmatisme et une objectivité peu communs chez une enfant de dix ans, Natascha commence à organiser sa vie auprès de cet homme qui devient son « adulte référent ». Elle lui pardonne très vite son  acte et ses attitudes, car dit – elle «  tout le monde fait des erreurs dans sa vie ».  L’homme est un ingénieur  électricien et vit à une demi-heure de voiture de Vienne dans un pavillon avec un jardin. Il n’a pas d’amis ni de femmes dans sa vie. On apprend que sa mère occupe une place prépondérante dans son quotidien.

Il aménage une pièce sans lumière naturelle au dessous de son garage. Cette pièce qui peut ressembler à une sorte d’abri antiatomique, n’est accessible que par un boyau dans lequel il faut s’agenouiller. Deux portes scellent l’entrée dont une en béton armé et acier. Autant dire que l’évasion de la pièce en elle-même était inconcevable pour Natascha.

Son bourreau avait veillé durant ces huit années, à ce qu’elle se tienne en face de lui en permanence, il avait surveillé et régenté le moindre de ses gestes. Ce jour là, il aura fallu d’un simple moment d’inattention et d’une succession d’évènements favorables. Au bon endroit au bon moment : le bruit de l’aspirateur qu’elle était en train de passer dans la voiture, le coup de fil de Priklopil le forçant à s’éloigner un peu du véhicule, la porte du jardin restée ouverte.  Elle qui, huit années et demi auparavant s’était retrouvée au mauvais endroit et au mauvais moment, réussir à s’échapper de la sorte était presque trop facile.

Au-delà du « syndrome de Stockholm »

Qui n’a pas immédiatement pensé au fameux Syndrome de Stockholm en entendant divers médias évoquer l’histoire de cette jeune femme. La dénomination du "Syndrome de Stockholm"  provient des suites d'une prise d'otage lors d'un braquage au Crédit Suédois dans les années 70. Les quatre personnes retenues en otage pendant six jours finiront par se retrouver en fusion totale avec leurs ravisseurs au point de s'interposer entre eux et les forces de l'ordre lors de leur libération. Ils témoigneront en faveur des accusés lors du procès et l'une  des otages ira même jusqu'à épouser le commanditaire du braquage. 

Dans son ouvrage intitulé « le syndrome de Stockholm, essai et étude de ses critères », le Docteur Norbert Skurnik, Psychiatre et Chef de Service à l’hôpital Maison-Blanche à Paris, résume les trois critères fondamentaux pour que la victime puisse accéder à cet état de dépendance vis-à-vis de son ravisseur :

L'agresseur doit être capable d'une conceptualisation idéologique suffisante pour pouvoir justifier son acte aux yeux de ses victimes.

Ce n’était en outre pas le cas de Wolfgang Priklopil,  Natascha explique au lecteur qu’elle ignorait  les raisons de son kidnapping, son ravisseur ayant omis de les lui expliquer. C’est jour après jour qu’elle s’est au final rendue compte du psychisme manifestement dérangé de cette personne. Rien d’autre que sa folie pure ne pouvait justifier son acte.

Il ne doit exister aucun antagonisme ethnique, aucun racisme, ni aucun sentiment de haine des agresseurs à l'égard des otages. 

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Priklopil ne détestait pas Natascha.

Il est nécessaire que les victimes potentielles n'aient pas été préalablement informées de l'existence de ce syndrome.

Natascha ayant été kidnappée à 10 ans, il est fort peu probable que ces considérations soient arrivées aux oreilles de cette petite fille durant sa tendre enfance.

Une faculté de résistance, un instinct de survie.

Pourtant, au-delà de la haine, de la colère ou du désespoir, c'est un mélange de sentiments bien plus complexes qu'il lui faudra entretenir à l'égard de son bourreau. Elle le comprendra très vite, Natascha n'avait pas le droit de se tromper, sa survie en dépendait. Au lieu de choisir la haine qui l'aurait  inévitablement menée à l'autodestruction, elle choisira de s'accommoder, d'une certaine façon, à la vie qui lui était désormais imposée. Mais comme elle le précise à plusieurs reprises, s'accommoder ne voulait  pas pour autant dire cautionner.  

Avec un aplomb et une détermination inébranlable, elle racontera sa détention sans tomber une seule seconde dans un récit larmoyant ou mièvre. Elle ne réclamera de compassion de la part de personne, elle se contentera d'expliquer point par point le mécanisme de survie qui s'est mis en place instinctivement dans son cerveau dès qu'elle comprit  que son ravisseur n'aurait jamais l'intention de la relâcher ou accessoirement, qu’un l’un d’eux finirait par ne pas sortir vivant de cette histoire

Le lecteur assistera à la lente progression psychologique de la jeune femme. Du statut de victime elle ne restera pas une seule seconde dans l’acceptation de sa condition. Elle gardera l’espoir et la vivra comme un passage provisoire.

Durant tous ces mois, Priklopil  fera subir les pires humiliations à la jeune femme. La réduisant à l’état d’esclave. Elle connaîtra la faim, les brimades, les sévices corporels, le sadisme,  les tentatives de suicide. Le parallèle ne peut qu’être flagrant entre le traitement imposé à Natascha et celui observé par les Nazis au sein du système concentrationnaire durant la seconde guerre mondiale. En outre, les forces de l’ordre retrouveront chez Priklopil un  exemplaire de « Mein Kampf » ainsi que des documents prouvant son affiliation à un parti politique Autrichien à tendance d’extrême droite

Priklopil ne survivra que quelques heures à la liberté de Natascha. Il se jettera sous un train dans les heures qui suivront son échappée.  Avec ce récit bouleversant, on ne peut que penser une fois de plus combien l’homme est capable des pires abominations, mais combien aussi, dans bien des cas,  son instinct de survie reste finalement le plus fort.

3096 jours est un ouvrage glaçant mais qui était  nécessaire pour comprendre tous les fantasmes nourris autour de cette histoire dramatique. Seule Natascha Kampush pouvait lever le voile sur ses conditions de détention et ces huit années de vie qui lui ont été kidnappées.

Le 25 février 2013, le film « 3096 Tage » est sorti au cinéma, librement inspiré du livre.

En visionnant le film Natasha déclarera : « Je me suis reconnue (dans ce film) mais la réalité était bien pire. Vous ne pouvez pas la montrer dans un film, ce n'est pas supposé être un film d'horreur ».

Natascha le savait déjà au premier jour de son enlèvement : seulement un seul des deux sortirait vivant de cette histoire.

 

Sources :

3096 jours – Natascha Kampush – Paru le 27 octobre 2010 chez Lattès

Cerveau & Psycho : Article « Victimes et bourreaux, le syndrome de Stockholm »

« 3096 Tage » - www.allocine.fr – disponible en streaming ou en DVD