Les rituels funéraires connaissent aujourd’hui de profondes mutations. Ils s’inscrivent dans un contexte caractérisé par l’augmentation de l’espérance de vie, le déclin de la mortalité infantile, tout comme le fait de mourir généralement seul et à l’hôpital, à quoi s’ajoute le déclin des religions traditionnelles.

Dans les années 1970-1980, de nombreux sociologues ont dénoncé la « panne symbolique » dont souffriraient les sociétés contemporaines. Dans les sociétés occidentales, la mort serait « une fenêtre qui ne donne sur rien ». Patrick Baudry établit la même analyse à l'encontre des cérémonies laïques : « des professionnels peuvent vouloir produire des rites, mais à la façon de procédés, comme si la ritualité qui relève de la culture et qui manœuvre ses principes fondateurs, pouvait n'être qu'une mise en scène utile et profitable » Louis-Vincent Thomas tient à peu près le même discours sur ces cérémonies : « il le faut bien avouer que, dans les cas de funérailles laïques, la crémation offre peu de prise à l'imaginaire occidental – peut-être parce qu'on n'a pas encore inventé une ritualité qui compenserait l'aridité des opérations techniques ». Selon le philosophe français André Comte-Sponville, face à la mort des autres, l'athée se sent le plus démuni. Dans le domaine du deuil et des rites funéraires, les religions sont selon lui « à peu près imbattables » et les funérailles laïques lui paraissent toujours pauvres et manquer d'originalité. Elles auraient besoin d'un rituel qui ferait davantage appel à l'imagination et à la créativité esthétique qui leur permettrait d'apprivoiser la mort et de donner sens au deuil.

La principale cérémonie laïque est la crémation dont l’usage en France est autorisé depuis la loi du 15 novembre 1887 sur la liberté des funérailles.
L'Église catholique romaine tolère la crémation depuis 1963 mais demande qu'elle soit précédée par la célébration des funérailles, avec le cercueil, à l'église. La crémation est encore peu tolérée par l'islam et le judaïsme traditionnel l’interdit.

C’est récemment que la crémation s’est particulièrement développée. En 1980, elle n'était utilisée que pour 0,9% des obsèques, en 1994 pour 10,5% et en 2004 pour 24,95% selon les spécialistes de la crémation. Sa part n’a cessé de s’accroître depuis et aujourd’hui, on estime que la crémation est employée à l’occasion de plus de la moitié des décès, au moins dans les grandes villes.

 

Au début des années 1970, la crémation se résumait à un geste technique, sans moment particulier dédié au recueillement. La famille attendait la fin de la crémation, puis se contentait de récupérer les cendres. A Paris cependant, au crématorium du Père Lachaise dès la fin des années 1980, de nouvelles formes de cérémonie composée d’un temps de recueillement et de prises de paroles par les proches du défunt ont commencé à être organisées. Mais c’est dix ans plus tard, à la fin des années 1990, que ces cérémonies laïques ont été finalement codifiées au fur et à mesure de leur généralisation en cas de funérailles non religieuses. Elles se composent généralement d’un temps de recueillement composé de plusieurs séquences (entrée, musique, recueillement, geste d’hommage, départ du cercueil) et sont le plus souvent ordonnées par un « maître de cérémonie » professionnel. Ce besoin de rituel non religieux est fortement lié à la progression de la crémation, mais affecte aussi désormais, les enterrements traditionnels. Selon une récente enquête des Pompes funèbres générales, numéro un français des services funéraires, si 75% des obsèques sont encore religieuses en 2009 et 25 % civiles, les cérémonies laïques accompagnent 47% des crémations en moyenne (64% en Ile-de-France) et 15% des inhumations (25% en Ile-de-France).

Face au déclin des pratiques religieuses, les Français confrontés à la mort d'un proche ont en effet de plus en plus recours aux cérémonies laïques et à leurs nouveaux rituels. Le psychanalyste Michel Hanus, président de la Fédération européenne Vivre son deuil, explique que les rites funéraires, en dehors de toute considération religieuse, « répondent à un besoin anthropologique fondamental, les vivants ayant toujours une dette vis-à-vis des morts. Ils aident à traverser la souffrance et à accepter progressivement la perte. Ils ressoudent le groupe social et renvoient à sa propre mort ».

La création de salles spécifiques de recueillement dans les 150 crématoriums de France, comme la coupole du Père Lachaise à Paris ou l'Arche de Champigny-sur-Marne, a considérablement favorisé leur développement, là où seule l'église offrait auparavant un lieu de rassemblement, explique François Michaud Nerard, directeur général des services funéraires de la ville de Paris. « Ces cérémonies donnent du sens », explique Jean-Paul Rocle, chargé de mission au service funéraire de la ville de Paris. Avec d'autres « maîtres de cérémonie », il accueille les familles, leur propose des textes, de la musique. Les objets personnels sont souvent présents. L'évocation du défunt, la parole à ceux qui le souhaitent et le dernier geste d'adieu rythment l'hommage. Des installations audiovisuelles permettent de visionner, films, DVD, diaporamas et d'écouter les chants, sons, de son choix.

Il s’agit cependant plus de cérémonies plus que de rituels à proprement parler car ils canalisent la disparition d'un proche sans pour autant être porteur d'un message sur la finalité de la destinée humaine. Comme le remarque Jean-Hugues Déchaux, le rite n'est pas l'unique solution pour faire face à la mort. Admettant volontiers la déritualisation des obsèques, il considère que l'on peut socialiser et acculturer la mort par d'autres processus. La subjectivation et la personnalisation des obsèques contemporaines, ainsi que l'ensemble des nouveaux acteurs, des nouveaux professionnels (thanatopracteurs, maître de cérémonie) qui l'accompagne permettent de « neutraliser la mort ».

L’évolution des funérailles contemporaines et la multiplication des cérémonies laïques est issue pour une part du processus de privatisation et d’individualisation à l’œuvre dans nos sociétés, le groupe familial et amical devenant ainsi le nouveau groupe référent pendant la cérémonie ; et d’autre part, du processus de sécularisation marquant le déclin des croyances traditionnelles dans nos sociétés européennes post-modernes.

 

Bibliographie

- ALBERT Jean-Pierre, «Les rites funéraires. Approches anthropologiques» in Les cahiers de la faculté de théologie, 4 (1999) p. 141-152.
- BAUDRY, Patrick, La place des morts, Enjeux et rites, Paris, Éd. A. Colin, 1999.
- CLAVANDIER Gaëlle, Sociologie de la mort : vivre et mourir dans la société contemporaine, Paris, A. Colin, 2009.
- COMTE-SPONVILLE  André, L'Esprit de l'athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, «Le Livre de poche», 2006, p. 19-20.
- DECHAUX Jean-Hugues, « Neutraliser l'effroi. Vers un nouveau régime du deuil » dans Frédéric LENOIR et Jean-Pierre TONNAC (dir.), La Mort et l'Immortalité, Bayard, 2004, p. 1166.